UN DOUTE PERMANENT

« J’aurais d’abord déclaré que ma peinture est figurative, par moment abstraite, exceptionnellement symboliste et lyrique à l’occasion. C’est de la peinture1. », Corinne Chotycki.

Prenons cette déclaration à la lettre. La première partie ne parle que de grandes catégories historiques maintenant périmées. La seconde partie place l’artiste sur un terrain glissant – qui oserait, aujourd’hui, en peinture, revendiquer le symbolisme et le lyrisme ? Et il y a ce conditionnel un peu étrange impliquant un doute, un jeu de faux-semblant – alors, on serait des indiens, par exemple. Il reste à regarder les peintures pour voir si cela correspond et si on peut aller au-delà.

Prenons Pont (2013) que le titre décrit très bien puisqu’elle représente un l’arche d’un pont avec la jointure de ses pierres et un fleuve d’un joli bleu donnant sur une quai. Aucun doute sur le caractère figuratif de cette peinture, sauf que la représentation est un peu trop franche, qu’elle fonctionne, par sa frontalité, sa planéité et sa naïveté forcée, comme un signe, une peinture plate – dans tous les sens du terme –, tellement fausse et artificielle qu’on ne peut y croire – du moins en tant qu’image. En prenant appui sur elle, on pourrait dire que la peinture de Chotycki est abstraite même quand elle est figurative.

Prenons Vairon (2013) : des ondulations marron verticales en encadrent d’autres ocre, marron et turquoise. Et s’il s’agissait d’une scène de théâtre ? Comme dans la méthode paranoïaque-critique chère à Dalí, le regardeur défait le tableau et y projette son doute sur les éléments de la représentation qui apparaissent comme une figuration épurée jusqu’à la presque abstraction. En prenant appui sur elle, on pourrait dire que la peinture de Chotycki est figurative même quand elle est abstraite.

Prenons La Lune pleine (2013) où l’on voit deux formes circulaires terminées par des formes droites sur un fond noir. Si l’on reprend la définition que donne Jean Moréas du symbolisme dans son manifeste2 où il s’agit de « vêtir l’idée d’une forme sensible » sans « jamais aller jusqu’à la conception de l’idée en soi », on concevra que cette peinture l’est et l’on pourrait dire que toute peinture de Chotycki qui est figurativement abstraite, l’est.

Prenons Ondulations (2013), avec son exultation colorée de roses, d’ocre, de verts et de bleus dans une rythmique serpentine : quel lyrisme ! Quel peintre en serait-il capable d’un sans basculer dans la mièvrerie ou sans l’annuler par un clin d’œil ironique ?

Donc, la peinture de Chotycki est abstraite presque figurative ou figurative tendant vers une abstraction symboliste épurée et nébuleuse et lyrique à l’occasion. Reste l’essentiel : c’est de la peinture et seule la peinture est capable de telles chausse-trappes et l’on peut de se demander de quel cerveau une telle peinture a pu sortir.

Éric Suchère

Résumé
La peinture de Corinne Chotycki est une peinture perverse où toutes les catégories habituelles sont perturbées. Des peintures apparemment abstraites sont en fait des figurations et des peintures figuratives sont des abstractions déguisées où les éléments représentés peuvent prendre l’apparence de symboles qui ne mènent sur rien sinon une vague idée dans un lyrisme douteux assumé pleinement.

1Cette déclaration apparaît dans un dossier pdf de l’artiste de 2013.
2Paru dans Le Figaro, le 18 septembre 1886.